Bslama
De la culpabilité blanche comme nouvel outil de domination
Mirleft. Sud du Maroc. Côte atlantique.
C’est notre lieu de vacances. Pas vraiment choisi mais on se retrouve là.
Nous avons suivi un groupe d’amis, des amateurs de surf, qui s’y retrouvent chaque année.
Ils ne viennent pas vraiment pour le Maroc. Ça pourrait être ailleurs, pourvu qu’il y ait des vagues.
Darkhla est devenue trop cher. Imsouane est devenue trop « France-RSA » : on s’y retrouve quand on ne peut visiblement pas se payer des vagues à Biarritz. Alors Mirleft est devenu le juste compromis pour beaucoup de français classe moyenne.
J’ai suivi le groupe avec plaisir. C’est toujours un dépaysement mais je suis un peu déçue parce que je sais que l’on ne visitera pas grand-chose. Voyage de groupe. Voyage de blancs. On traverse, on consomme et on repart sans avoir vraiment fait acte de voyage.
A Mirleft, il y a une mosquée, une école de génie industrielle, un marché et une artère principale en terre battue, bornée de maisons blanches avec des arcades bleues. La plupart des femmes sont invisibles. Sauf aux heures de prières. On les voit alors surgir de toute part, de longs voiles de la tête au pied, floutant leurs mouvements jusqu’au seuil de la Mosquée.
J’ai retiré de l’argent au distributeur et je traverse la rue principale pour rejoindre mes amis à la terrasse d’un café-restaurant.
J’ai un tee-shirt à manche courte, un jeans et des baskets. J’ai fait sobre mais c’est déjà trop pour ma sensibilité. J’ai un peu honte de ma liberté irrévérencieuse. Quand je croise les femmes locales, je me demande ce qu’elle pense de mes bras nus et de cette insouciance à les exposer. Je suis chez elles mais je me balade selon mes codes.
J’arrive à destination et on me désigne la chaise gardée pour moi. Je m’assieds et j’observe. Il y a des italiens, des français, des danois. On est parmi eux.
Mes scrupules s’estompent vite quand un couple d’anglais s’installe. La femme porte un short si court que l’on voit l’arrondit de ses fesses rebondir à chaque pas. Audacieux. Pour ne pas dire irrespectueux.
Nous avons commandé des tartines toastées à base d’avocats et de saumon avec un jus healthy à la grenade. Tout ce que l’on pourrait consommer chez nous dans un point de restauration bobo-chic mais pour trois fois plus cher. Il y aura un peu de coriandre, quelques épices en plus et l’incrédulité de voir cinq gars s’agiter dans une cuisine en format poche pour produire une tartine toutes les trente minutes seulement.
De quoi rationaliser sans complexe pourquoi nos pays sont plus riches et productifs que celui-ci.
Je le pense malgré moi et à voir comment les touristes s’expriment et passent commandes, je ne dois pas être la seule à me le formuler.
De quoi justifier notre supériorité supposée et le libre choix de se balader en culotte si ça nous chante.
La ville est pauvre mais pas misérable. Un bout de viande pour les chats jeté par le boucher sur le sol par ici — un beau tapis sur la fissure d’un mur par là. Ici la misère n’est pas assortie de solitude. Et c’est déjà ça.
J’ai observé un moment et j’ai commencé à m’ennuyer. Les tartines ne seront pas là avant une bonne heure. Il y a du monde aujourd’hui. Je m’en vais donc à l’épicerie un peu plus bas pour y acheter une boîte de pâté pour chat. Ma fille a repéré un chaton au bord de l’anémie. Elle s’est fait une mission de le sauver et moi de payer 10 dirham pour entretenir ses illusions.
Je laisse ma fille à son sauvetage et je me dirige vers la savonnerie artisanale.
Elle est au début de la rue principale. Ses parfums de fleurs d’orangers et de savon noir sont tractés par le vent jusqu’à des kilomètres. Quand je rentre, j’ai l’impression de faire un voyage dans le temps. Ça ressemble à mon Italie du début des années 80. Il y a un méli-mélo d’objets, anachroniques et désassortis, assemblés harmonieusement qui crée un sentiment de nostalgie.
De la mosaïque au sol, des fenêtres salies par le temps, des étagères en bois sculptés où des pyramides de savons multicolores sont exposés. A droite, un vieux bureau en bois massif, derrière lequel un homme d’un certain âge discute avec un couple de marocains.
Il me fait penser à Paolo Conte avec son visage buriné, son allure désabusée, fatiguée par le poids des années mais ses yeux encore taquins.
- « Bonjour Madame » - me dit-il dans un français sans accent.
Il est de l’ancienne génération. Celle qui maîtrise la langue coloniale aussi bien que la langue maternelle. Le couple en face de lui me salue poliment. Humblement. Trop humblement.
Je salue en retour. Plus humblement encore pour excuser mes bras nus face au voile impeccable de la jeune femme.
Je m’enfonce dans la boutique et je les laisse à leurs affaires. Ils parlent arabe entre eux et je ne comprends pas, mais je devine. Il s’agit certainement d’un mariage et d’un événement particuliers. Il faut des savons en quantité. Des cadeaux aux invités, peut-être ? Je ne sais pas, j’imagine.
Au fond de la boutique, une jeune fille m’observe avec un sourire des plus généreux. Elle travaille ici. Ça en a l’air. Un savon bleu m’intrigue et je lui demande quel est l’ingrédient qui lui donne cette couleur si intense.
Elle panique et cherche autour d’elle une personne qui pourrait la sortir de l’impasse dans laquelle je l’ai plongée. Elle ne parle pas français mais elle voudrait me renseigner. De tout son cœur, elle cherche une solution et court vers le vieux monsieur.
Je ne voulais pas déranger la transaction en cours. Alors je lâche, les mains en prière postées sur le cœur:
- « Ne vous embêtez pas, je ne voulais pas déranger »
Le vieux monsieur se lève et vient me renseigner.
- « Je regrette, je ne voulais pas que vous vous leviez pour si peu et passer devant le couple que vous êtes en train de renseigner »
Je regarde le couple de marocains. Ils attendent poliment comme si la priorité devait m’être naturellement donnée. Je leur présente mes excuses.
- « Pardon, je ne voulais pas passer en priorité, j’ai tout mon temps »
J’ai vu tant et tant de français se comporter ici en terre conquise, exigeant qu’on parle leur langue et qu’on les servent comme des rois, que je m’efforce de tout faire pour ne pas leur ressembler.
Je suis française, j’appartiens à ce monde qui a colonisé, qui vient surfer en short court et déverser des euros dont on a méchamment besoin ici. J’en ai conscience et j’y pense activement quand le propriétaire des lieux interrompt mes cogitations de dominants complexés :
- « Madame, ici c’est moi qui choisit qui est prioritaire ou pas. Je me suis levé et j’attends votre question »
Sa remarque m’a recadrée et je m’en suis trouvée sonnée.
Je venais de découvrir qu’en voulant ne pas me montrer « raciste », « dominante », « touriste française dans la splendeur de sa réputation», j’ai fait un choix pire encore. J’ai choisi une humilité malsaine – non naturelle – une posture déférente volontairement choisie pour qu’on me pardonne d’être ce que je représente. Et chemin faisant, j’ai fait acte de paternalisme.
J’ai interprété la priorité qui m’était donnée comme une posture de servitude choisie.
Alors qu’en définitive, je ne sais rien de ce que fait ce couple ici. Ils sont peut-être de la famille. Peut-être sont-ils venus discuter et que naturellement, quand un client rentre, la conversation est suspendue le temps de la transaction.
Je me souciais de l’irrespect de mes bras nus tout à l’heure. J’aurais dû me soucier de considérer la personne en face de moi comme une personne capable de faire des choix plus naturels que les miens. Moins chargés de complexes et de conditionnements. Plus empreinte de la réalité de sa nature, pleine et entière et non soumise à la validation de qui que ce soit.
J’ai eu honte de moi.
Alors je me suis reprise et je l’ai regardé droit dans les yeux.
- « Vous avez raison ! Quels sont les ingrédients qui donnent la coloration de ce savon s’il vous plaît ? »
- « C’est la poudre de Nila qui donne cette couleur. On l’obtient en écrasant du Ghassoul. C’est un minéral. Les femmes nomades du Sahara s’en servent pour éclaircir leur peau. Elle a aussi des vertus anti-âge ».
Sur cet argument décisif, j’achète le savon bleu. Je paye et je salue poliment en arabe :
- « Bslama »
Dans la rue, le vent chaud me saisit à nouveau et me pousse vers la terrasse où mes tartines ne sont toujours pas servies. En face, ma fille est accroupie, en train d’expliquer à un chaton famélique que tout ira bien. Elle lève la tête et me voit sortir de la boutique avec mon sac plastique chargé de briquettes odorantes et colorées. Elle fonce vers moi.
- « Maman, tu peux m’acheter encore des pâtés pour chats, s’il te plaît ? Regarde ceux-là. »
Elle pointe du doigt une équipe de chatons borgnes et maigrichons.
- « Non ma chérie. Les habitants s’occupent d’eux avec les moyens qui sont les leurs. Si on vient donner des pâtés et que tous les touristes font la même chose, les marocains vont cesser de leur donner à manger eux-mêmes. Sauf que, nous, on va repartir. Eux ils restent. Ce n’est pas nous qui sauvons ces chatons. Ce sont les marocains. Alors laisse les faire. »
A voir ces yeux désemparés, je ne suis pas sûre qu’elle ait compris. Mais ce n’est pas grave car bien heureusement, c’est le moment choisi par le serveur marocain pour enfin apporter nos tartines à l’avocat.
Ma fille se jette sur son assiette pour distraire sa faim et tout oublier de celle des chatons.
Je saisis mon jus de grenade et sans plus aucune culpabilité, je le sirote tranquillement tandis que le Muezzin récite la sourate El-Fatiha du haut de son minaret.
Je suis Fiorella Bertetto.
J’écris depuis une faille — cet endroit inconfortable où quelque chose cloche sans qu’on sache encore le nommer. Chaque mardi matin, j’essaie de le formuler.
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