Caca et Apprentissage
Quand l’école française préfère soigner nos enfants plutôt que les éduquer– et comment on en est arivés là.
On est assis sur des petites chaises de lutin. La mienne est rouge. La sienne est jaune. Droit comme des i, on attend sagement que la maîtresse d’école discipline les deux gamins turbulents qui cognent la fenêtre de la classe.
Elle referme la porte sur le chaos de la cour de récréation, elle s’assied sur sagrande chaise, face à nous.
- «Vous êtes convoqués aujourd’hui car votre enfant présente un retard d’aprentissage.»
- «Ah bon, déjà ? Mais quel aprentissage ?»
Notre enfant a 3 ans et demi. 2ème année de maternelle.Il est de fin d’année. Gaucher. Des joues dodues et le regard mignon du bébé pressé de ne plus l’être.
On ne comprend pas trop ce qu’elle nous dit… On reste figés à la regarder, les yeux écarquillés et interrogateurs.
Je sais que mon mari pense comme moi. Nous, on est contents. Il nous semble qu’il progresse bien. Ses dessins de maison avec cheminée et volute de fumée sont impeccables. Enfin...pour son âge quoi…
En tous les cas, on les a affichés partout où sa fierté pouvait être valorisée dans la maison. Les cacas sont dessinés avec réalisme : feutre marron, trois étages pyramidaux et petit zigzag pour l’odeur.
Rien à redire.On est très fier !
- « Il parle peu, interagit peu. Il me semble trop perfectionniste. Il attend de maîtriser parfaitement un gesteavant d’oser montrer ce qu’il fait aux autres.»
- «Ah, d’accord…vous préférez les gens moins perfectionnistes ?»
- «Non, madame, ce n’est pas ça...Il y a des lenteurs, la tenue du crayon...des choses qui nous indiquent que destests complémentaires seraient utiles.»
- «Des tests ?»
- «Il faudrait commencer par vérifier sa vision. Ensuite, je vous recommande un rendez-vous avec lapsychologue scolaire et un test de QI. L’éclairage d’une orthophoniste serait utile et enfin, des tests neuropsypouront être envisagés en fonction des résultats.»
On a merdé quelque part. Et pas qu’un peu.
Je trouvais mon rejeton parfaitement normal jusque là. Plutôt vaillant même. Il n’a pas pleuré une seule fois enallant à l’école. Il est fier de nous dire les nouveaux mots qu’il a appris.Il marche bien, mange bien, dort bien, rit bien. À tout point de vue, notre mioche de 3 ans m’a l’air câblé.
Qu’est-ce qu’ils lui veulent ?
Déjà que l’école c’était normalement à 6 ans… comme dans tous les autres pays européens d’ailleurs...Quand le cerveau est enfin prêt pour l’apprentissage scolaire quoi…
Bon, nous on a été obligés de caler notre gamin à 2 ans et demi parce qu’il est de fin d’année et que notreprésident a rendu l’école obligatoire très tôt. Mais c’était pour lutter contre l’entrisme religieux aussi.Faut comprendre.
Depuis d’ailleurs, tout s’est résolu à ce niveau-là. Les frères musulmans ont cessé de faire du lobbying à Bruxelles, les enfants de salafistes ont pu être placés dansdes familles d’accueil aimantes, joyeuses et aidantes. Tout le système s’est remis en place de lui-même après cette mesure phare. Un peu comme lorsque monchiropracteur débloque les vertèbres et que naturellement, le lendemain, les côtes et les organes reprennent uneplace idéale dans mon corps.
Nos gamins n’ont pas été privés de leur sieste dès l’âge de 3 ans, pour rien. Franchement, on peut les remercier.
Plus d’entrisme !
Et puis nous on est rassurés. Parce que la menace était grande dans notre village du Var, très ouvert à la mixité sociale et ethnique, rempli de cadres sup, de riches artisans et de chasseurs. On sentait bien l’urgence d’une décision centralisée ne tenant pas compte des réalités du territoire. On est heureux d’avoir participé à cet effort collectif qui sème des fruits miraculeux.
Par contre, un problème réglé semble en cacher un autre à venir et il faut voir comment les pathologies infantiles ont fleuri de partout !
Sur les 32 élèves de la classe, il y en a 17 qui sont déjà allés voir des spécialistes. Je le sais de l’association des parents d’élèves dans laquelle je me suis impliquée pour capter un peu le ressenti des autresparents.
Alors voilà. Tandis que la maîtresse continue à nous recommander des tests à 150 € l’unité (c’est pour l’égalité de notre devise ça) et qui seront à refaire chaque année, puisqu’à cet âge, les résultats évoluent – bien entendu…rien de fiable...mais quand même...Je me dis :
si 17 enfants sur 32 sont suspectés de problèmes d’apprentissage et que cette proportion existe dans toutes les classes élémentaires de France :
- est-ce que ça ne serait pas le signe d’une forme de dégénérescence civilisationnelle ?
Si cette proportion d’enfants est effectivement en retard d’apprentissage... moi je dis, laissons-nous crever- ça sera plus simple, moins cher. Et ça nous laisse du temps pour faire fondre nos derniers neurones dans desstories Instagram.
Ou alors, est-ce qu’on ne pourrait pas raisonnable se dire qu’on pathologise beaucoup les enfants pour ne pas avoir à remettre en question des compétences, des méthodes, une organisation qui nous amène aujourd’hui à être classés 26ème sur 85 au classement PISA.
Pour rappel, en 2000, on était encore 15ème. Et pour info encore, depuis 30 ans, ça dégringole méchamment.
Moi, par exemple, je suis de 83 et déjà à mon époque, pour réviser mes mathématiques en classe préparatoire HEC, je planchais sur les livres d’école de la classe de première de mon cousin, né en 68.
3 ans de niveaux scolaires s’étaient déjà creuser en une génération.
On en est où là ?
Parce que, moi, je veux bien dire à mon enfant qu’on va voir des spécialistes pour qu’il aille mieux à l'école. Bien que vraiment, son dernier dessin caca ait réchauffé mon cœur. Lui ancrer dans l'esprit, bien malgré moi et pleine de bonnes intentions, qu'il a déjà des problèmes scolaires. L'amener à surpasser l'impression qu'un calvaire de 15 ans minimum se profile devant lui…
Mais ce que j'aimerais véritablement, c'est qu'il sache écrire, lire et compter sans faillir. Et que l’école publique française puisse, dans la lignée de sa grande tradition, pourvoir à cette exigence somme toute assez basique.
A l’époque de ma mère, son seul certificat d'études suffisait à garantir ses compétences. On en est là !
Nos élèves arrivent au lycée sans maîtriser nécessairement la lecture, le calcul et l’expression écrite. Mais nos étudiants ont tous le baccalauréat. Une flopée de masters arrivent sur tous les postes. Jusqu’à ceux qui n’exigeaient même pas un bac + 2, il y a à peine 20 ans.
Vous rendez-vous compte de ce que je dénonce là ?
Nous autres occidentaux ne sommes plus que 10 % de la population mondiale. Notre enseignement est classé loin, loin, loin derrière la chine, l’inde, le vietnam...et j’en passe. Nous n’avons plus d’industries. En France, en tous les cas. Et la plupart des ingénieurs, des inventeurs de demain seront formés en dehors de nos frontières et de nos civilisations...
Nous qui aimons tant nous sentir hégémoniques et exemplaires, on est en passe de sérieusement mettre à mal nos égos et notre avenir…
Alors pour finir et revenir plus prosaïquement à ma réalité de parent, j'aimerais que tous ces spécialistes que je paye rubis sur ongle pour des résultats à prendre avec des pincettes, soient une plus-value à l'éducation demon enfant. Pas un supplétif au manque cruellement visible de connaissances théoriques et pratiques des nouveaux enseignants.
Là où je me rassure, c'est dans la résilience des peuples à franchir des étapes cruciales quand ils sont portés parune motivation commune et un idéal commun. Le Japon d’après-guerre avait su faire quelques étincelles de ce genre. On peut rattraper le niveau. Mais faudrait-il encore que l'on ait d'autres exigences pour le peuple que laconsommation, la désindustrialisation massive et l'obéissance.
Bon sang, il nous faudrait un De Gaulle. Je ne parle pas politique.Je parle de cœur, de stature, d'exigence envers nous-mêmes. Un gars qui nous rachèterait une fierté, nous fixerait un objectif commun et le goût de l'excellence qu'impose pourtant notre si belle langue, lorsqu'elle est bien maîtrisée.
Que mon enfant puisse lire et comprendre un jour Montaigne, avant de devenir un KPI ambulant ?
À ce rythme, il faudra lui greffer des puces. Mais bon, on a le droit de rêver. En attendant, je vais encadrer son dessin de caca.
Au moins, ça, c’est du concret !


