Interdits aux enfants
Mais les chiens sont les bienvenus
Cette année, nous rejoindrons notre lieu de vacances en train. Je fais mes recherches sur le site de la SNCF et je découvre quelque chose d’inattendu. Il semblerait que l’on puisse désormais réserver des places interdites aux enfants.
Luxe, calme et volupté !
Pas de bruits irritants. Pas de chouineries insupportables. Surtout pas de jeux bruyants, de rires. Aucun pipis intempestifs à gérer lors d’un arrêt en gare – exactement au bon moment.
Ce luxe ne m’appartient pas. Je suis maman. Quelle idée !
Bon, pas ce train donc. Un autre. Mais j’ai un chien aussi.
Dans ma vie, ils sont deux joies. Dans la société, deux contraintes.
Les réservations s’annoncent compliquées.
Je zappe pour aller vers un choix peut-être plus facile : le logement de vacances. Au moins, si je repère un hôtel qui me fait rêver, j’aurai plus de cœur à l’ouvrage pour gérer le déplacement.
Mon beau-père m’avait donné les coordonnées d’une maison d’hôte ouverte récemment par une de ses connaissances, dans le Gard. Je consulte et je découvre que c’est un établissement sans enfant. Lui aussi.
Tiens donc.
Mais les chiens y sont autorisés.
Peut-être devrais-je m’y rendre en voiture et y faire dormir la petite, fenêtre entrouverte et gamelle d’eau au sol ? Après tout.
Je me commande à moi-même de ne pas sombrer dans des réflexions trop amères. Je préserve ma bonne humeur et j’étends mes recherches sur Booking.com. J’y trouve un établissement parfait, je réserve et je ferme mon ordinateur.
J’ai une réunion parent-prof qui commence dans 15 minutes. J’ai le temps de mettre un peu d’anticernes. Je cours, je vole et j’arrive au portail de l’école à l’heure. Miracle. Je ne suis pas peu fière de cet exploit. Je regarde autour de moi comme une enfant sur son podium qui cherche le regard admiratif de ses parents. Mais il n’y a personne. Victoire solitaire.
La Directrice m’ouvre, me salue et me dirige vers son bureau.
- « La demande MDPH a été refusée. Nous n’aurons pas l’aide nécessaire pour votre fille l’année prochaine.»
- « Mais nous avions parfaitement motivé notre demande pourtant. Il y a les diagnostics de trois experts, celui du médecin, votre témoignage… »
- « Oui, je regrette sincèrement. Je sais que c’est beaucoup de travail de votre côté mais les refus sont courants »
- « Mais on fait comment alors ? Elle peut y arriver, là, ma fille, sans AESH, selon vous ? »
- « Ça va être compliqué, je ne peux pas vous le cacher »
On discute de comment se réorganiser – des séances supplémentaires à envisager avec des orthophonistes, des ergothérapeutes, des orthopédagogues….histoire de compenser et d’aider au mieux mon enfant.
La Directrice est désolée. Elle aussi a vécu ça avec son fils.
Elle me l’explique en me raccompagnant au portail. Je la remercie, la salue et elle me relâche au milieu de la rue.
Je suis déprimée.
Je décide d’aller chez Stéphane, au restaurant du village. Histoire de boire un café et d’ouvrir un journal. Ça me changera les idées.
Je m’installe, Stéphane me sert un allongé qui ferait honte à mes aïeux. Il me raconte ses aventures. Je donne le change, mais sans être là.
Dans quel monde vit on pour que les enfants ne soient plus la priorité de personne ?
Dans des pays on les bombarde, dans les nôtres on les ghoste.
Mon café fume devant moi.
Dans les années 60, ça devait grouiller d’enfants en France. En 68, c’était une jeunesse joyeuse, chaotique et irrévérencieuse qui préparait l’avenir. Ils sont devenus vieux ceux-là. Et il semble qu’ils aient tout oublié de l’enfance.
J’ouvre le journal. C’est Le Point et comme un hasard, il titre ce matin :
« La démographie européenne sauvée par l’immigration »
Je ferme mon journal et saisis ma tasse.
Le café a refroidi.
Je suis Fiorella Bertetto.
J’écris depuis une faille — cet endroit inconfortable où quelque chose cloche sans qu’on sache encore le nommer. Chaque mardi matin, j’essaie de le formuler.
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Je suis comme vous, scandalisée par cette société qui ne protège plus ses enfants. Qui ne sait plus voir à quel point ils sont beaux dans toute leur innocence, et précieux, et fragiles et qu'ils sont des cadeaux, des miracles de la vie, et notre avenir.
Quelle régression que de ne pas voir qu'ils sont l'absolue priorité. Même les animaux comprennent ce concept de base d'instinct. Nous avons été décérébrés au point de perdre tout sens commun et toute hiérarchie des valeurs. Il va peut-être falloir se réveiller à un moment...
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