Poser le plateau
Sur la nécessité de décevoir
Je suis sur une aire d’autoroute et je rejoins une file d’attente longue comme la muraille de Chine. J’ai besoin d’un café. Il y a deux femmes au service. L’une doit avoir la cinquantaine et se trouve derrière la caisse. Elle enchaîne bien, avec le sourire et toute l’amabilité attendue. Efficace.
L’autre doit avoir à peine 18 ans. Elle a encore une peau acnéique et des bagues métalliques sur les dents. Elle débarrasse les tables, plateau noir sur le bras droit et torchon humide dans la main gauche. Elle fait la gueule, elle traîne les pieds. Tout son enthousiasme a dû être aspiré par sa dernière story Instagram.
Il me pousse la furieuse envie de la secouer, de lui tirer l’oreille en criant :
- « Allez, on se bouge là, mollassonne. »
Je me corrige intérieurement et un débat sauvage s’organise dans ma boîte crânienne entre mes pensées réflexes et mes pensées complexes.
- « T’es dure, arrête de juger, c’est difficile à vivre l’adolescence »
- « Oh ça va, on n’était pas comme ça, nous, non ? C’est une question d’éducation ça »
- « Ouh la la, la phrase de vieille ! Tatie Danielle sort de ce corps ! »
- « Bon ok, alors c’est quoi qui explique qu’ils soient découragés comme ça ? Regarde les, ils font la gueule en permanence. T’as vu cette mode ? Ils pensent que ça leur donne un effet de profondeur de jamais sourire ? Lili-Rose Depp et son équipe là...regarde, ils sont exaspérants ! »
- « Tu vois pas leur époque ? Guerres, pollution, réseaux sociaux, aucun avenir réjouissant...”
- « Mouais, c’est ce que je te dis : Comment ils vont réparer le monde s’ils ne savent pas se bouger ? »
- « Alors, en ce moment, elle débarrasse des tables sur une aire d’autoroute appartenant à Total, pour un salaire minimaliste. Elle ne sauve pas le monde, là, elle le subit. »
- « Je sais bien, mais puisqu’elle doit être là, autant le faire avec un peu de cœur à l’ouvrage, non ?»
- « Peut-être qu’elle n’a pas envie de faire semblant. De jouer à un jeu qui lui est imposé sans contrepartie heureuse »
- « Peut-être oui »
Mon charabia intérieur est soudainement interrompu quand je vois la jeune fille, s’arrêter net. Ses joues deviennent rouges et lentement, je la vois soulever son plateau à bout de bras, dans un geste sans logique. Elle regarde autour d’elle, les bras en l’air et son regard croise le mien. J’y vois un curieux mélange de fureur et de lassitude. D’un geste sec, elle projette son plateau par terre. Le bruit est fracassant.
Tout le monde se tait et se tourne vers elle.
Je devine un très léger sourire. Un soulagement. Elle ôte son tablier et sa charlotte et sans se retourner, elle part.
La dame de 50 ans a l’air secoué. Sa poitrine se soulève fort à chaque inspiration. Son émotion est palpable mais l’habitude du travail reprend le dessus: elle enchaîne machinalement.
C’est mon tour.
- « Bonjour Madame, que puis-je vous servir ? » dit-elle le souffle court
- « Un café serré, s’il vous plaît »
Je bois mon café et puis je rejoins ma voiture avec un léger malaise au bout du cœur.
J’allume le moteur, passe les vitesses et rejoins la longue ligne droite de l’autoroute. Le défilement lancinant des bandes blanches m’hypnotise et me fait replonger dans un vieux souvenir.
J’y ai 23 ans et j’ai perdu mes parents. Je n’ai plus aucune famille à mes côtés.
J’ai du gérer les frais d’obsèques, continuer mon école de commerce, travailler pour rembourser mon prêt étudiant et quelques dettes parentales laissées en héritage. Joindre les 4 les bouts ensemble.
Pour m’y aider, mon amie Elsa m’avait hébergée dans sa maison familiale, pendant 3 ans. Une belle maison bourgeoise sur les collines Toulousaines des Minimes. Le temps que je puisse rebondir.
Je payais mes dépenses, ma consommation d’eau, d’électricité et c’est tout.
Sans cette amie et sans la générosité de sa maman Janine, j’aurais été dans une situation bien plus difficile encore. Je leur dois beaucoup.
Pour autant, un jour, je suis partie, sans me retourner et sans plus jamais reprendre des nouvelles.
Le déclic s’est produit le jour des 26 ans d’Elsa. Nous avions fait une grande fête, avec leurs amis de famille, nos vieux copains du lycée et quelques voisins.
Le jardin était tout plein de confettis, les coupes de champagne pointaient vers le ciel dans tous les recoins du salon, les rires résonnaient d’une pièce à l’autre.
Alors que j’apportais des petits fours aux invités, pour me rendre utile et agréable, je me suis soudainement figée dans le couloir qui mène au salon. Une bribe de conversation étant arrivée jusqu’à moi. C’était Janine qui discutait avec ses amies, à mon sujet.
- « On est content de pouvoir l’aider et puis c’est bien normal. C’est la meilleure amie de ma fille et je dois dire que c’est une fille brillante. Ce serait dommage de laisser ce potentiel à l’abandon »
- « Cela vous fait honneur Janine, vraiment »
- « Oh oui, Cécile a raison. Cela vous fait honneur en effet. Je ne sais pas si je pourrais en faire autant pour une camarade de classe de mes enfants »
- « Et puis aussi longtemps qui plus est...cela fait combien de temps que vous l’hébergez gratuitement ? »
- « 3 années. Mais vous savez la maison serait vide de toute façon. Bien qu’elle soit à deux pâtés de maisons, c’est du travail à entretenir pour moi. Les filles sont parties faire leurs études. Au moins la maison est habitée et le chien n’est pas tout seul. C’est bien comme ça »
- « Vous n’y perdez pas au change en même temps, elle est très serviable. Regardez comme elle fait le service alors que ses camarades n’y songent même pas »
- « Oui c’est vrai. C’est remarquable. Du petit personnel en échange d’un logement. Une fille au pair en quelque sorte »
- « Ah non, un fille au pair, il faut la rémunérer ! »
Rires étouffés et complices.
Derrière le mur, je me liquéfiais. Mon cœur s’était mis à battre à tout rompre si bien que je n’entendais plus que lui. Son ramdam couvrait les rires, la musique et tout le reste. Mon plateau dans les mains, je voyais le champagne frémir dans les flûtes, au rythme de mes tremblements. Mon sang se précipitait dans mes chaussettes, laissant ma tête blanche, froide, tympans battants. J’aurais voulu m’enfoncer dans le parquet, devenir un lame de bois brut, piétinée par l’insouciance des gens heureux.
J’ai entendu du mouvement. J’ai crains que l’une des causeuses surgisse dans le couloir et me voit dans cet état. Alors, j’ai posé le plateau dans les escaliers et je me suis réfugiée dans les toilettes.
Stupeur et tremblements. J’emprunte le titre à Amélie Nothomb tant il figure parfaitement mes sensations du moment.
Je me suis assise sur la cuvette, les mains sur les yeux et du papier toilette sur les larmes. Je ne m’étais jamais vu sous cet angle. Je ne m’étais jamais envisagé comme un sujet de pitié bienveillante. Un faire valoir de moralité peut-être ?
Comment trouver de la fierté là-dedans ? Je me suis sentie petite, ridicule et misérable. J’appartenais soudain à cette cohorte de malheureux que l’on ne considère qu’au travers du prisme de leur condition. Autour de moi, dans l’étroitesse de ce cabinet caché sous les escaliers m’avaient rejoint Harry Potter, Figaro et Knut Hamsun affamé... Ils me consolaient, tapotant sur mon épaule avec un air compréhensif quand soudain :
Toc, Toc, Toc.
- « Oui ? » répondis-je en sursautant sur mon trône
- « C’est moi. Tu te sens bien poussin ? »
C’est Elsa. Mon amie. La fille de la générosité personnifiée. Elle m’appelle poussin, je l’appelle caille, depuis la classe de seconde, sans qu’on ne sache plus d’où ça vient.
Je reprends mes esprits : “C’est son anniversaire. Allez, haut les coeurs. Il ne faut pas lui gâcher sa fête.”
J’essuie mes larmes, je tire la chasse pour de faux, j’esquisse un sourire mécanique pour qu’il fige mon visage dans une expression de joie indicible. Je sors.
- « Tout va bien, Caille. Urgence pipi gérée à temps, dis donc ! » dis-je avec un clin d’œil et un ouf de soulagement exagéré.
Je saisis mon plateau, lui colle sous le bec et lui désigne un petit four
- « T’as goûté celui-là ? Il est dingue ! Essaye ! »
Elsa en prend deux, elle m’en fourre un entier dans la bouche et avale l’autre d’un coup. On rigole en crachotant des bouts de pâte feuilletée.
Elle est retournée à ses invités et je suis allée poser les mignardises et le Champagne à côté des causeuses indiscrètes.
La journée s’est bien finie et les invités sont partis, enivrés et joyeux - me saluant aimablement au moment du départ.
Ils m’ont laissé avec l’idée que cette famille aurait pu en être une pour moi. Je crois qu’ils m’aimaient sincèrement. Mais, un jeu malsain s’était mis en place des deux côtés, sans qu’aucune des parties ne l’ait voulue vraiment.
Moi je me suis mise à servir des petits fours le plus naturellement du monde par redevabilité et eux, se sont mis à figer mon identité dans une réalité qui les valorisait trop bien auprès du voisinage.
Deux mois plus tard, j’avais pu me libérer de quelques dettes et m’offrir le luxe d’une autonomie existentielle. Il était temps de casser ce schéma.
Je leur ai dit au revoir proprement. J’ai fait mon paquetage, j’ai quitté la ville et je ne suis jamais revenue.
Entre rester fidèle à l’image qu’ils avaient de moi ou rester fidèle à une vision digne de moi, j’ai fait mon choix.
Ça m’a coûté l’amitié d’Elsa, la solitude, l’incertitude et la peur de regretter.
J’ai parcouru 10 km depuis l’aire d’autoroute et un panneau de signalisation indique ma sortie.
Je mets le clignotant et je me rabats à droite.
Je repense au geste de la serveuse tout à l’heure et je me dis qu’elle n’a pas posé son plateau dans les escaliers, elle.
Je suis Fiorella Bertetto.
J’écris depuis une faille — cet endroit inconfortable où quelque chose cloche sans qu’on sache encore le nommer. Chaque mardi matin, j’essaie de le formuler.
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Superbe texte. Bouleversant.
Il est une addiction à laquelle je revendique la soumission : celle des écrits d'un poussin qui nous invite à partager ses "vagabonderies", et à chaque fois j'ai l'impression d'être un figurant du film! Bravo et merci pour le rôle.